Les Confessions de Dustin :: 2005-08-28
Et bien, ça faisait déjà longtemps que j’avais pas écrit un “long” texte sur mon site alors en voici un. C’est l’intégrale de ce que j’ai écrit pour le concours de nouvelles du Voir.ca (http://www.voir.ca/nouvelles). Hésitez pas à me le dire si vous croisez d’autres concours du genre, on dirait que j’ai bien apprécié l’écriture un peu “sous pression” avec un dead-line et j’ai bien hâte de recommencer. Alors, trève de bavardage, voici mon texte :
Les Confessions de Dustin
21 septembre 2041
J’ai couru aussi vite que j’ai pu. J’ai glissé en quelques endroits. La première neige n’avait pas encore complètement fondu lorsque j’ai quitté mes quartiers. Le temps avait tourné au froid rapidement cette année et le passage des nuages n’aidait en rien l’allure lugubre de la soirée. Je suis arrivé le premier sous le pont, Krystelle avait peut-être connu des ennuis. Depuis maintenant deux mois, nous nous réunissions là trois fois par semaine, après mon quart de travail à l’usine municipale. Elle avait toujours été à l’avance, assise sur un vieux tronc d’arbre à m’attendre, impatiente. Je chassai cette pensée de mon esprit et en profitai pour aller cueillir un peu de bois encore utilisable. Quinze minutes plus tard, je revins. Malgré l’humidité ambiante, ma quête avait été plutôt fructueuse, assez du moins pour que le feu soit crépitant pour son arrivée : «
— Désolée du retard, dit-elle avec ses yeux brillants perçant les miens et la respiration un peu saccadée. J’ai eu des ennuis avec les gardes près de l’ancien parc.
Elle reprenait maintenant son souffle.
— J’aurais dû me douter qu’ils seraient plus vigilants. Les menaces lancées à l’endroit de l’usine les ont sûrement fait paniquer. Je n’aurais pas dû te faire prendre ce risque.
— Je l’ai pris avec plaisir tu sais, lança-t-elle souriante. Elle reprit sans pause : as-tu quelque chose à boire? »
Ce soupçon de naïveté avait semble-t-il toujours été présent chez elle. Même en ces temps hostiles, je le trouvais charmant. Je sortis donc une bouteille à moitié vide de mon sac.
— « C’est tout ce qu’il me restait. »
Elle prit la vieille bouteille d’alcool, lança le bouchon dans la rivière et s’accrocha au goulot pour une première gorgée. Quelques secondes suffirent à dissiper la tension de ses épaules. Elle me tendit le contenant :
— « Les réserves s’épuisent plus rapidement que je ne l’espérais.
— Avec cette nouvelle prohibition, on devra bientôt s’en remettre à l’alcool de contrebande, comme il y a cent ans. Le monde n’apprendra donc jamais de ses erreurs. »
Elle me lança un regard amusé.
Le feu avait maintenant pris un peu d’ampleur et il commençait à nous offrir sa chaleur. Krystelle enleva son lourd manteau pour ne garder qu’un joli gilet, presque trop étroit pour elle. Elle vint ensuite se blottir dans mes bras. Sa peau demeurait froide, encore humide de la course pour se rendre ici. Une fois collée à la mienne, elle reprit rapidement sa température habituelle. Assis ainsi au bord de la rivière, nous pouvions passer des heures sans bouger, sans dire, à espérer que le temps se fige. L’alternance du passage des nuages devant la lune nous rappelait cycliquement notre réalité.
— « Tu crois qu’on pourra se cacher longtemps ainsi? Demanda-t-elle.
— Mes supérieurs sont déjà au courant de toute l’histoire, alors nous serons chanceux si l’affaire n’éclate pas dans les prochains jours.
— Tu leur as parlé?
— Non, les gardes s’en sont chargé, ils sont embusqués partout, tous nos gestes sont épiés, nous ne pouvions pas nous en tirer aussi facilement.
— Et qu’adviendra-t-il de nous deux?
Je pris une pause sentant l’importance des mots que j’allais prononcer. Au loin, on pouvait entendre le grondement du train qui brisait le silence de la nuit.
— Respirer le peu d’air qu’il nous reste, espérer, se battre chaque minute et savourer chaque sourire comme si c’était le dernier.
Une étrange émotion apparue sur son visage. Sa tête appuyée sur mon torse m’empêchait de bien cerner ses yeux, mais le mélange d’espoir et de peur était dérangeant :
— Et si on devait mourir pour notre histoire?
Le train avait commencé à faire vibrer les rails sur le pont, la terre grondait de plus en plus solidement. Je lui répondis, un peu en hésitant :
— Je le ferai
Elle se retourna quelques secondes, fit quelques pas, prit quelque chose dans sa poche et revint vers moi, le regard plongé au coeur du mien, le pas incertain :
— Moi aussi je le ferai »
Elle ouvrit sa main pour révéler deux petites pilules orange. Elle en glissa une sur ma paume puis dans un geste presque rituel, je déposai ma capsule sur sa langue alors qu’elle faisait de même sur la mienne. Ces capsules d’Arango font souvent effet quasi instantanément et celles-ci furent à la hauteur de leur réputation. En quelques secondes, mon coeur se mit à battre à toute vitesse, le décor perdit toute son importance et étouffés par le bruit du train qui passait maintenant sur le pont, juste au dessus de nos têtes, nous nous embrassâmes dans une euphorie indescriptible pour ensuite courir sans arrêt sur la rive. L’image devait être étrange vue de l’extérieur, comme deux gamins, nous filions aussi vite que si notre vie en dépendait. En portant attention, on pouvait par contre mieux comprendre la situation : les rires fusaient de toutes parts et notre course était ponctuée de chutes dans le sable, de roulades et de sauts que l’on croyait immenses.
Après quelques minutes de cette poursuite, nous nous arrêtâmes sec. Le sol se terminait à quelques mètres de là. Debout au bord de la falaise, nous tentions de reprendre l’équilibre alors que le décor continuait de tourner sans cesse. Encore tout sourire, nous trouvions fâcheux ce manque de terre ferme et réalisions bien peu le danger que pouvait représenter une telle chute. Le bruit assourdissant de l’eau qui tombe rendait toute conversation presque impossible. Nos mains se rejoignirent pendant que nos pupilles se fixaient une fois de plus :
— « Je t’aime, tu sais, dit-elle.
Ses lèvres frôlèrent les miennes. Elle me lança un coup d’oeil complice puis elle recula de quelques pas. Tout en sautillant sur place, elle ajouta :
— Tu me rends invincible parfois. »
Avant même que j’aie pu réaliser tout le sens de cette dernière phrase, sa main quitta la mienne et un de ses petits rebonds sur place se transforma en grand saut dans le vide. Figé par la surprise, je la vis tomber, le sourire encore accroché aux lèvres. Je la vis ensuite s’écraser durement contre les rochers tout en bas de la falaise puis son corps inerte retomber à l’eau.
L’impact fut suivi d’un insoutenable silence brisé par des bruits de pas et un chien qui aboie. Le son avait dû alerter un gardien qui patrouillait en bas de la chute et malgré ma course et mes tentatives de diversion ils finirent par m’attraper sous le pont, là où nos dernières braises se consumaient toujours. J’avais eu la chance d’arriver quelques secondes plus tôt. Seul, laissé à moi-même, encore sous l’effet de l’Arango, je saisis d’une main tremblante la bouteille qui traînait encore là. Le contenu qui y restait brûla ma gorge entière dans son déferlement. Je n’eus le temps que de crier, « Tu seras aussi mon poison » avant de perdre connaissance.
24 septembre 2041
Les lois ont été resserrées de façon impensable ici au cours des dernières années. Malgré des semaines interminables de procès, mes avocats furent incapables de séparer dans l’esprit des jurys ma consommation d’alcool dont ils avaient la preuve et la criminalité dont ils me soupçonnaient. En dépit de tous les faits en ma défense, j’étais coupable de meurtre, puisque personne d’autre que moi n’aurait pu pousser cette fille de bonne famille en bas de la falaise. Ils ne purent jamais inventer un motif raisonnable à mon geste, mais je suis pourtant prisonnier à vie dans cette vieille prison, surveillé par des robots sans coeur à qui il est impossible de raconter mon histoire. Je m’endors tout de même en criant ici chaque soir : «
— Krystelle, dis-moi, comment es-tu devenue invincible? »
Fin