En Souvenir de toi :: 2007-11-26
Toute cette histoire a commencé un samedi après-midi de novembre. Techniquement, ce n'était pas l'été indien, mais tout le monde semblait se plaire à le croire. Je marchais d'un pas lent sur la rue des Forges. Le soleil se couchait entre les édifices, ce que ne semblait pas vouloir croire l'horloge de la rue Badeaux qui indiquait tout de même 16h15. Comme climat nostalgique, il était difficile d'imaginer pire. Je m'inventais toutes sortes d'histoire à propos de la disparition de Cathy. En fait, déjà le mot « disparition » faisait partie de mes divagations. Je ne l'avais pas vue depuis quatre jours. Pour la plupart d'entre vous, ça semblerait une éternité sans avoir de nouvelles, mais quand vous partagez la vie d'une tueuse à gages, la réalité est tout autre.Oui, tueuse à gages. La première fois que je l'ai croisée, j'aurais plutôt cru en une femme fragile, docile. De l'extérieur, l'illusion était parfaite. Menue et sans aplomb du haut de ses cinq pieds et demi, ses longs cheveux noirs tombants sur ses épaules. Tout y était. La vérité ne filtrait que par deux petits orifices de chaque côté de son nez. Ces yeux noirs, ils trahissaient tout ce qui se cachait à l'intérieur et je pouvais y passer des heures sans m'en lasser. Il m'était déjà arrivé de lui dire maladroitement que, peu importe ce qui lui arrivait, du moment que ses deux yeux restaient en place, je resterais à ses côtés, même quadraplégique ou grande brûlée, du moment que je pouvais me perdre dans ses yeux. Je n'ai jamais compris par contre ce qui l'avait attirée elle vers moi, ce paumé que j'étais, conseiller financier incapable de mettre un sou de côté, ce qui faisait que j'étais maintenant presque à la rue depuis le remaniement à la firme. J'imagine qu'elle devait me trouver amusant, au même titre qu'un chien ou un chat qui pourrait s'entretenir lui-même, la plupart du temps. La vie avec une tueuse à gages n'est pas tellement différente de celle d'une pigiste. Il y a de grandes périodes de vide, presque des vacances. Puis un jour, un contrat arrive, elle est complètement prise pendant une semaine à planifier son coup, elle disparaît trois ou quatre heures et encaisse un gros paquet de pognon pour se refaire de nouvelles vacances.
Telle était ma vision des choses jusqu'à la semaine dernière. Cette fois, la disparition s'est prolongée. D'abord douze heures, puis vingt-quatre, quarante-huit, enfin, assez pour ne plus compter en heures. Le décompte en était à quatre jours lorsque je suis revenu à l'appartement ce jour-là, toujours vide de présence féminine, mais illuminé d'un petit clignotement de lumière dans la pénombre : un message sur le répondeur! Je pianotai frénétiquement sur la machine et le message démarra enfin : « Madame C., ici Le Patron. Quatre jours sans nouvelles de vous. J'imagine que vous vouliez prendre un peu de repos après votre coup? Je vous attendrai au port avec la mallette, tel que vous me l'aviez demandé. Ne me posez pas de lapin, je n'y retournerai pas deux fois. Vingt-et une heure ce soir au port, sans faute. »
Le souffle coupé, je restai longtemps à contempler le répondeur. Le Patron aussi était sans nouvelles d'elle. Il lui était nécessairement arrivé quelque chose. Et tout ce pognon, je n'allais tout de même pas le laisser s'envoler. À défaut de sa présence, j'aurais au moins son argent.
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Quelle idée stupide! 20h45, je me dirigeais vers le port, absolument inconscient de l'histoire dans laquelle j'allais m'embarquer. Aller récupérer l'argent d'un meurtre commis par quelqu'un d'autre, il faut être tout de même naïf pour croire que ça allait marcher, mais voilà que moi j'y allais.
En approchant du fleuve, j'aperçus un homme qui attendait. Ça ne pouvait être que lui, Le Patron. Je dois avouer que j'ai été tout de même un peu déçu, je m'attendais à un mafioso en bel habit propre et au lieu de cela, c'est un homme un peu rondelet, vêtu de vieux vêtements des années quatre-vingt, un mélange vomitif de fluo et de violet. Je m'approchai de lui avec beaucoup d'appréhension. Il m'avait flairé depuis le bout de la rue et était prêt à me recevoir.
-- Tout va comme tu veux petit?
Le ton était précis, arrogant. Au moins, il avait ça d'un mafioso.
-- Oui et non. Vous attendez quelqu'un?
-- Non.
Évidemment que non, il n'allait pas tout dévoiler à un étranger.
-- Je suis arrivé tel que prévu, à vingt-et une heure m'sieur.
Le regard de l'homme se figea. Je n'ose même pas imaginer tout ce qui a pu lui passer par la tête à cet instant. Il se tourna vers le fleuve et resta ainsi, sans dire mot, pendant de longues minutes. Je patientai, scrutant l'absence de geste à la recherche d'un indice de ce qui se déroulait. Je finis par briser le silence :
-- J'ai reçu votre message patron, je viens chercher la mallette.
Il se tourna lentement vers moi.
-- Tu risques gros en t'en prenant à elle, petit.
-- Ne dit-on pas que les absents ont toujours tort?
-- Ça va, ça va, la morale est bien le dernier de mes soucis.
Par contre, toi, tu en es un nouveau pour moi. Présentement, toi ou un traître de flic, ça ne ferait aucune différence. Je ne te fais pas confiance. Je te propose donc un marché : ce soir, tu braques la Taverne chez Léo, tu me rapportes l'argent demain et on pourra ensuite discuter de livraisons et de paiements.
Il n'y avait pas d'échappatoire possible, pour toucher l'argent des bandits, je devais être un bandit.
J'acceptai le pacte, mais tout le long du trajet de retour, le doute me hantait. Comme si chaque passant pouvait lire dans ma posture que j'étais maintenant un malfrat.
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Ça y' est, j'étais décidé à y aller. Je me rendis à pied sur les lieux du crime, ayant rarement vu un film policier où des passants avaient noté le numéro de plaque de la paire de baskets d'un fuyard. Je tâtonnais dans ma poche le bas de nylon qui allait bientôt me couvrir le visage. J'avais pris la décision de ne pas utiliser d'armes. Primo, je n'en avais aucune et secundo, je ne savais nullement comment les utiliser. Un coin de rue avant d'arriver à la taverne, j'eus un dernier doute alors qu'une voiture de flics croisa mon chemin. Je pris, une grande respiration et la laissa passer. Si la patrouille venait de passer, j'avais amplement de temps pour passer à l'acte. J'accélérai le pas jusqu'à me rendre sur le côté de l'établissement. De là, je pouvais apercevoir l'intérieur : la serveuse seule, l'endroit était absolument désert. Il n'y avait pas une seconde à perdre, je devais agir immédiatement.
Bas de nylon sur la tête, imitant la forme d'un canon de fusil dans mon manteau, je courus à l'intérieur, en criant comme jamais :
-- Mains en l'air, pas un mot, mains un l'air!
Blondinette derrière le bar sursauta puis se tourna vers moi et s'esclaffa. Propulsée par le rire, sa poitrine sautillait dans un décolleté hasardeux qui en disait long sur l'établissement. Malgré ce spectacle, j'étais plutôt vexé et continuai de crier.
-- Allez, donne-moi l'argent, ouvre le tiroir et il ne t'arrivera rien.
Son rire continuait de plus belle, jusqu'à en perdre le souffle par moments.
-- Hé, arrête de rire et donne-moi l'argent!
Dans un effort apparent, Blondinette tenta de reprendre son calme et finit par articuler quelque chose :
-- Je, hé, je peux pas croire. Tu n'as pas croisé la police en arrivant ici? T'es mon deuxième hold-up de la soirée, la caisse est vide.
Un peu plus et elle me prenait en pitié. Je laissai rapidement tomber ma fausse arme et m'assis sur un tabouret au bar. Toujours aussi amusée, elle enchaîna :
-- Tu pourrais aussi enlever le bas... de nylon.
À croire que, même dans les situations les plus tordues, nos instincts de reproduction continuent de s'entrechoquer.
-- Je peux avoir une bière alors?
-- Désolé mon beau, c'est terminé pour ce soir, je viens de finir de compter ce qui restait.
-- J'ai la poisse.
-- Oui, et tu vas devoir aller te plaindre ailleurs, je ferme la place.
À cet instant, son regard croisa le mien, une intensité qui ne trompe pas.
-- Je vais aller t'attendre dehors, je te raccompagne.
Elle haussa simplement les épaules et continua de fermer les interrupteurs jusqu'à ce que la noirceur ait envahi totalement la pièce. Comme j'allais sortir, je l'entendis m'interpeller :
-- Tu as oublié ça.
-- Quoi?
À tâtons, j'avançai dans le noir tentant de retrouver Blondinette. La recherche ne dura qu'un instant. Je sentis une main s'arrêter sur ma fourche puis un corps de femme tout chaud se blottir derrière moi en chuchotant à mon oreille :
-- Tu as été un très mauvais garçon ce soir, fais tes excuses à maman.
Je ne retournai pas à l'appartement ce soir-là.
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À l'heure prévue, Le Patron était au port à m'attendre. Étrangement, il paraissait beaucoup plus détendu avec cet éclairage que la veille. Comme cette idée traversait mon esprit, il m'interpella :
-- Je te trouve bien courageux de te pointer ici ce matin. La plupart des gars en auraient profité pour déguerpir au plus loin.
-- J'ai l'argent ici, comme prévu Monsieur.
Quelque chose n'allait pas.
-- Ne joue pas à ce jeu avec moi gamin.
Il sait pour le vol?
-- C'était tout de même un bon plan, ç'aurait pu fonctionner avec un peu de chance, mais la dame que tu as tenté de baiser est passée chercher son argent ce matin.
Une gifle en plein visage. Elle était donc encore en vie. J'eus d'abord très envie d'aller la rejoindre, mais Le Patron en avait encore sur le coeur.
-- Tu en sais maintenant beaucoup, petit. Beaucoup trop. Je te donne donc deux choix. Sois je te tue maintenant, effaçant du même coup toute preuve de notre relation ou soit tu fais un dernier boulot pour moi question de régler les comptes.
Il était donc un vrai mafioso finalement.
-- D'accord, expliquez-moi le boulot.
-- Tout simple petit, tout simple. Ta madame C. m'a mis dans de sales draps avec sa disparition, elle doit maintenant disparaître. Je t'en charge.
Non, non, impossible. Le pire coup en bas de la ceinture qu'on pouvait imaginer et je venais de le commander moi-même.
-- Tiens, prends ce révolver, j'imagine que tu n'en avais même pas hier?
Je secouai la tête en négation et pris lentement l'arme dans mes mains. C'était moi ou elle, mais quelqu'un allait mourir. Je n'allais pas mourir.
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En arrivant à l'appartement, je constatai avec plaisir que la porte n'était pas verrouillée. Je n'aurai pas à la chercher longtemps.
-- Cathy? Tu es là?
Je n'entendis aucune réponse, mais la douche se faisait entendre tout au fond du couloir. Arrivé à la porte, je glissai la main dans ma poche pour attraper le révolver. La pièce était suffocante de vapeur, on pouvait à peine voir devant soi. Après quelques pas à l'intérieur, quelque chose s'appuya derrière ma tête. Un canon, un canon de fusil, j'en étais persuadé.
-- Salut chéri, tu ne t'es pas trop ennuyé?
-- Cathy? À quoi ça rime tout ça, baisse ton arme voyons.
Elle essuya la vapeur dans le miroir, je pus apercevoir ses yeux, complètement différents de ceux que j'aimais. Ils avaient le même éclat qu'à la minute où elle partait pour un boulot.
-- Alors, on essaie de voler mon argent?
-- Attends, je vais t'expliquer, je te croyais morte Cathy, tu n'avais pas donné de nouvelles depuis cinq jours. Je n'allais pas laisser cet argent se perdre...
-- C'est beau l'espoir (elle fit une pause). Il est trop tard maintenant, je dois t'éliminer sans quoi c'est moi qui y passe.
-- Il m'a servi la même salade Cathy, je t'en supplie, baisse ton arme, nous ne sommes pas tenus de suivre ses ordres.
-- Et ce fusil que tu tiens dans ta poche, c'est un cadeau de bienvenue j'imagine?
J'entendis ensuite un déclic, sans doute suivi d'une explosion dont je n'ai aucun souvenir.