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La première fois :: 2007-10-21

Une voiture de plus s'engagea sur la rue Ste-Marguerite. Il y en avait déjà des dizaines, mais celle-ci se mouvait de façon différente. Au volant, la petite Sabrina, 17 ans, conduisait seule pour la première fois. Avec la permission de son père, elle avait emprunté la voiture pour aller rejoindre des amies. « Seulement cet après-midi, tu reviens avant souper. Je ne veux surtout pas que tu conduises dans le noir ». « Aucun danger » s'était-elle dit. Déjà, en plein jour, cette route pourtant si familière lui semblait une immense épreuve.

Passant rapidement des rétroviseurs aux cadrans, aux rétroviseurs, elle en oubliait presque de regarder devant. Juste avant d'arriver au point de rendez-vous, Sabrina réalisa qu'elle ne voulait pas tenter une manoeuvre de stationnement en parallèle devant ses amies. C'était trop risqué pour sa confiance en construction. Elle décida de garer la voiture quelques rues plus loin, près du parc des Ursulines, là où personne ne la verrait se garer. Elle fut surprise de constater le bon déroulement de toute l'affaire et c'est avec un brin de fierté qu'elle vérifia et revérifia que chacune des serrures de la voiture soient bien verrouillées, que les phares soient bien éteints, qu'elle ne soit pas en zone de stationnement interdit, ni devant une borne-fontaine. Tellement de choses à vérifier qu'elle en vint à se demander comment le commun des mortels faisait pour quitter leur voiture aussi rapidement chaque jour. Sabrina s'amusa de ces réflexions alors qu'elle rejoignait ses amies à leur café favori, au coin de la rue Notre-Dame.

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Le Parc Victoria est habituellement vide, c'est d'ailleurs pour cette raison que Richard avait donné rendez-vous à Jim à cet endroit. En arrivant, Jim le repéra rapidement assis seul sur son banc au milieu du parc, devant la fontaine qui coulait. Sans doute le bruit allait-il masquer un peu notre conversation aux curieux se dit Jim en approchant.

-- Tu as cinq minutes de retard Jim.

Jim regarda sa montre, secouant le poignet comme pour la réveiller.

-- T'en fais pas, j'aurais été beaucoup plus inquiet si tu étais arrivé à l'avance.

Jim, soulagé, vint s'asseoir aux côtés de Richard. Les deux faisaient peur à voir : gros manteaux de cuir, lunettes de soleil miroir et vieux jeans usés. On aurait dit des caricatures vivantes de bandits.

-- Tu sais Jim, on ne peut pas faire confiance à n'importe qui. C'est petit Trois-Rivières et les rumeurs parcourent la ville en un clin d'oeil.

Richard parlait comme un vieux maître à son élève. Le ton était posé, avec juste ce qu'il faut d'arrogance. Jim tenait bien son rôle lui aussi, regardant au loin, impassible : il voulait avoir l'air d'un dur.

-- J'imagine que je vais devoir faire mes preuves.

Les deux hommes restèrent silencieux un moment, la fontaine se chargeant de masquer ce vide maladroit.

-- Allez-vous me proposer quelque chose ou je vais devoir me mettre au défi moi-même?

-- Ça va petit, n'en met pas trop. Voici ce qu'on aimerait que tu fasses pour nous : rien de compliqué, un seul petit vol. Une radio d'auto pourrait même faire l'affaire. Nous voulons seulement nous assurer que tu saches être discret.

-- Je serai sans faille Monsieur.

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L'horloge de la cathédrale indiquait 15h50 entre les branches des grands érables de l'autre côté de la rue Notre-Dame. Sabrina traversa rapidement le coin du flambeau pour s'engouffrer dans la petite rue St-Louis derrière la Place d'armes. Une fois près de la voiture, elle fouilla son sac à main pour trouver le nouvel ajout à son porte-clés grandissant. Au moment d'insérer la clé dans la serrure, elle constata que la portière n'était pas verrouillée. Le petit verrou était soulevé en défi. Sabrina appuya le côté de sa main sur la glace pour bien voir l'intérieur. La radio n'y était plus. Alors qu'elle s'assit à l'intérieur du véhicule, Sabrina tenta de reconstruire la séquence dans laquelle elle avait quitté la voiture : impossible, elle était persuadée d'avoir tout verrouillé avant de quitter la scène. Et pourtant, quelqu'un avait bel et bien volé la radio. Elle inspecta rapidement le reste de la voiture, mais tout semblait y être. Tous les disques compacts étaient dans leur compartiment et le certificat d'immatriculation était toujours dans le coffre à gants. On avait délibérément volé la radio et seulement la radio. La marche à suivre s'établit rapidement dans son esprit. Il était hors de question de contacter son père pour lui expliquer le problème et lui demander de l'aide, pas la première fois qu'elle empruntait l'auto. Elle quitta donc une deuxième fois la voiture, répétant machinalement la méthode inculquée par l'école de conduite quant aux vérifications à faire avant de tourner les talons. Elle s'engagea une deuxième fois sur la rue Notre-Dame avec un nouvel objectif : acheter une nouvelle radio. Rien n'y paraîtrait.

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Après trois arrêts infructueux, Sabrina s'arrêta au dernier prêteur sur gages du centre-ville. Le tintement d'une petite cloche annonça son entrée dans le commerce. Les murs, décorés froidement, arboraient la panoplie habituelle d'appareils électroniques et d'instruments de musique, tous aussi louches les uns que les autres. Sabrina repéra rapidement l'étalage de radios. Par chance, ce dernier magasin possédait un modèle assez semblable à celui de la voiture familiale. Le vendeur, s'étant habilement débarrassé d'un dernier client, s'empressa de venir conseiller la jolie dame. Heureusement pour Sabrina, il s'y connaissait assez en voitures (ou en objets volés?) pour confirmer que la radio qu'elle tenait dans ses mains provenait du même modèle que leur voiture. Qu'une petite différence au niveau du contrôle de volume, les bosses étaient plus proéminentes sur celui-ci. Sabrina se dit : « Il doutera d'abord de sa mémoire, comment pourrait-il deviner que j'aie remplacé la radio par un modèle presque identique? »

-- C'est parfait, je vais la prendre.

Ils se dirigèrent vers le comptoir.

-- Vous allez être capable d'installer ça toute seule ma petite dame?

Sabrina se frappa le front. Bien sûr que non.

-- C'est du gâteau pour moi vous installer ça. Il n'y a plus un
seul client à cette heure. Vous me donnez 15 $ de plus et je vous l'installe directement dans votre voiture.
Sabrina s'assura d'avoir les fonds nécessaires. Le vendeur se glissa dans l'arrière-boutique en questionnant par dessus son épaule :

-- Vous ne devez pas avoir de tournevis ni de pinces hein?

Sabrina haussa les épaules, amusée. Son plan allait fonctionner.

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Dans la cuisine régnait une agréable odeur de légumes frais coupés et de sauce tomate mijotante. Yves, le père de Sabrina était installé au bord de la cuisinière, tablier à la taille, à mélanger frénétiquement un chaudron rempli de sauce à spaghetti. Sur un deuxième rond, une marmite de pâtes cuisait à gros bouillon. Yves essayait tant bien que mal de synchroniser le ménage final de la cuisine avec les tours de cuillère dans le chaudron. Il y arrivait presque et bientôt, il ne resta plus que le livre de recettes sur le comptoir, taché d'innombrables grosses gouttes rouges. Au bout de la pièce, la porte de devant s'ouvrit et Sabrina entra d'un pas anormalement lent.

-- Allo!

-- Salut papa. Ça sent bon dit donc.

Yves sourit et ramena son regard sur le chaudron.

-- Merci. C'est ma première tentative de faire cette sauce seul.

Son visage se ferma. Ils échangèrent un regard qui en disait plus que n'importe quels mots. Sabrina se précipita aux armoires pour préparer le couvert. Elle vola au passage une bouchée de sauce que lui offrit son père du bout de la cuillère de bois. Elle pinça la joue de son père qui retrouva le sourire.

-- Paaaaaarfait.

Yves s'en prit lui-même une bouchée et hocha la tête.

-- Ta première sortie s'est bien déroulée?

Il fit mine d'aller jeter un coup à la voiture. Sabrina l'attrapa par la taille pour le ramener à sa sauce.

-- Oui, oui. Je n'ai pas couru de risque, j'ai garé la voiture dans une petite rue tranquille, j'avais moins de pression comme ça.

Quelque chose en elle se tordit à ces mots, mais elle n'y laissa rien paraître. À son souvenir, c'était la première fois qu'elle mentait à son père. Yves attrapa les deux assiettes sur la table et les apporta avec lui au comptoir.

-- Allez, trêve de bavardage, j'ai un rendez-vous tout à l'heure et avant tout, nous avons une sauce à goûter.

Sabrina s'assit au garde-à-vous.

-- À vos ordres, papa.

Les deux s'esclaffèrent.

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Yves, au volant de la voiture, arpentait le centre-ville à la recherche d'une place de stationnement. Jeudi, début de soirée, ce n'était jamais facile de trouver un emplacement libre. Alors qu'il s'engageait sur la rue des Volontaires, une petite rue sens unique peu fréquentée, une voiture apparut derrière lui. À la surprise de Yves, l'Impala qui le suivait s'équipa d'un petit gyrophare et s'approcha dangereusement de lui. Yves n'eut d'autre choix que de s'arrêter au bord du trottoir. La voiture de police s'immobilisa derrière et un homme en descendit rapidement, vêtu en civil. L'homme semblait nerveux, mais s'approcha d'un bon pas de la portière de Yves, attrapant de la main droite un badge dans sa poche arrière. Yves abaissa la glace.

-- Bonsoir Monsieur.

-- Bonsoir.

-- Agent Boisclair, escouade des vols. Je vais devoir inspecter votre véhicule Monsieur.

-- Mais, je, j'ai les papiers ici.

L'agent, désintéressé, ne regarda même pas les papiers que lui tendait Yves. Il fixait l'intérieur du véhicule.

-- Est-ce que vous pouvez descendre s'il vous plaît Monsieur, je vais devoir vérifier quelque chose.

Yves, n'ayant pas d'autre choix, obtempéra. L'agent se glissa sur le siège et, sous l'oeil méfiant de Yves, examina la radio.

-- Je suis désolé Monsieur, je vais devoir confisquer cette radio, elle a été rapportée volée au cours de l'après-midi.

-- Voyons Monsieur, cette radio est là depuis que j'ai acheté le véhicule.

L'agent détachait déjà la radio de son emplacement et débranchait les multiples fils.

-- Possible que ce soit une erreur. Je l'apporte pour inspection. Si nous faisons fausse route, vous pourrez venir la récupérer demain. L'agent Boisclair hésita. Je dois la confisquer pour valider les numéros de série.

Yves parût septique, mais acquiesça.

-- Il n'y a pas grand-chose que je puisse faire j'imagine.

-- Non Monsieur, la loi c'est la loi.

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La noirceur avait maintenant envahi le Parc Victoria. De puissants lampadaires éclairaient la fontaine à côté de laquelle, exactement comme cet après-midi, Richard était assis. Par contre, ce soir, impossible de dissimuler ses yeux derrière des lunettes fumées. On pouvait maintenant voir au plus profond de ses yeux noirs, froids. Sur la rue adjacente, une Impala se gara. L'agent Boisclair en sortit avec la radio confisquée à la main. Il marcha vers Richard, jetant des coups d'oeil furtifs aux alentours tout en avançant. Il s'assit sur le banc aux côtés de Richard. Les deux hommes ne se regardèrent pas, ils fixaient la fontaine devant eux.

-- Cache ça, ne la trimballe pas comme un trophée Jim.

Jim Boisclair dissimula la radio sous son manteau.

-- Ç’a été plus facile que je n'anticipais, les gens font vraiment confiance aux policiers.

-- Je sais Jim, c'est pourquoi tu seras tout un atout.

Les deux hommes sourirent en regardant la mince bruine s'élever de la fontaine alors que le froid de la nuit commençait à s'installer.