La Liberté :: 2007-05-15
La Liberté
par
Charles Martin
Parfois la vie prend d'étranges teintes noir et blanc. Toutes les couleurs se délavent et il ne reste que l'essence même des choses, la luminosité, sans les artifices colorés de l'arc-en-ciel. C'est dans ces moments qu'une rose molle, pliée, cassée sur un rebord de trottoir acquière tout son sens. Alors qu'en couleurs on aurait pu encore croire aux bonnes intentions qu'elle contenait, la version noir et blanc nous montre ce qu'elle est vraiment : un végétal, cultivé artificiellement, payé et offert pour demander un pardon aussi peu sincère que son processus de culture.
Ce sont mes premiers pas seule depuis que j'ai quitté Charles. Cette roulotte à patates frites où nous aillions à l'occasion ingurgiter notre dose de pommes de terre grasses qui imprègnent les trois épaisseurs de sacs qui les retiennent. Notre dose de sel aussi, et parfois de vinaigre, pour le contraste. À ce que l'on dit, ce serait les hautes colonnes de fumée des cheminées de l'Alcan qui auraient inculqué ce goût des frites au vinaigre aux gens de Shawinigan. Bien sûr, la coutume s'est répandue et on peut aujourd'hui trouver du vinaigre pour les frites un peu partout, mais d'après la rumeur, il n'en a pas toujours été ainsi. La lumière des néons jaunes les soirs de juillet est vraiment restée gravée dans mes souvenirs comme un synonyme du bonheur. L'ambiance ce soir est totalement différente, la roulotte de Beauparlant prenant des allures de tier-monde dans ces teintes de gris. L'image est sans doute due aux innombrables photos « artistiques » de l'Afrique qu'on nous présente mois après mois dans les magazines spécialisés. Je serais curieuse de voir les pauvres d'ici dans les mêmes cadrages, la même lumière qui fait ressortir les rides et la saleté pour voir si nous sommes vraiment mieux ici. Charles disait toujours que l'on peut mesurer la moralité d'un peuple à sa façon de traiter les pauvres. C'est une bien belle théorie pour un peuple, mais j'aurais été bien curieuse de savoir comment il mesurait la moralité de chacun des individus qui le forme. Comment mesure-t-il lui-même sa propre moralité? Je n'en ai aucune idée. Bien sûr, tout le monde peut faire des erreurs, j'en conviens. On peut aussi faire bien des bêtises sous l'effet de l'alcool, j'en ai connu mon lot. Mais les coups au visage pour un rond de poêle oublié, ça n'a aucun fondement rationnel, sinon que la folie pure et simple. Même la dépendante affective que je suis ne peut passer outre ce genre de choses.
Pourtant lui, le héros qu'il se croit toujours, a pensé que m'acheter une rose, une seule petite rose, pour se faire pardonner. J'ai profité de la fenêtre ouverte de la cuisine pour lancer la fleur à l'extérieur. À ce moment, j'ai été très heureuse d'avoir signé moi-même le bail et avoir acheté les meubles avec mes économies malgré les reproches de mon entourage. Ça me donnait la possibilité d'agir ainsi : « Je te laisse deux heures pour ramasser tes affaires et partir. Je vais marcher en ville et si à mon retour tu es encore là, j'appelle la police pour coups et blessures. » Ensuite, je suis sortie sans même attendre sa réaction.
En fait, je n'ai vraiment aucune idée s'il a obéi à l'ultimatum ni si je suis capable de mettre en oeuvre ma menace. Depuis, je n'ai fait que tourner en rond, sur chacune des quatre rues entourant notre appartement et prenant bien soin à chaque passage d'écraser la rose qui s'impreignait un peu plus de la saleté du trottoir. Elle passe ainsi, chaque dix minutes, un peu plus du rouge au gris, du vert au gris. Le temps aussi fait son oeuvre et ensemble, nous inversons l'effet de prisme. L'arc-en-ciel se concentre lentement pour reconstruire la lumière blanche originelle. À chaque passage, j'efface un peu du bonheur qui pouvait encore rester là à m'attendre et je suis submergée de l'odeur de l'huile à patates frites de la roulotte qui prend un nouveau sens : la liberté.