Thomas et la bouteille :: 2007-02-27
-- Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.
C'était le genre de réplique que s'amusait à lancer Thomas. Jamais avec mesquinerie, mais il connaissait pertinemment comment obtenir une réaction de Audrey, sa copine depuis quatre ans. Ils étaient assis tous deux dans la causeuse, en plein centre du salon. À la télé jouait 2001 L'Odyssée de l'espace.
-- Ça ne vient sûrement pas de toi, c'est du Asimov?
-- Non, je suis plus prévisible que ça tout de même, c'est du Arthur C. Clarke.
-- Oh, on est d'actualité.
La discussion était froide, sans émotion. En fait, Thomas ne se rappelait plus la dernière fois où il s'était vraiment engagé dans un entretien intéressant avec Audrey. Il ne laissait rien transparaître, mais ça commençait à le contrarier sérieusement. Il avait donc pris pour habitude de s'esquiver pour se retrouver seul avec ses pensées.
-- Je l'ai vu deux ou trois fois ce film, je vais marcher un peu, je crois.
Audrey avait compris le petit manège et compléta la conversation elle-même :
-- Tu viens Audrey? Ah non merci, j'aime mieux rester au chaud ici. Ah d'accord, bonne soirée alors!
Thomas, amusé par cette pointe d'ironie embrassa Audrey sur le front et enfila un pull bien chaud avant de se diriger vers la porte. Il sortit de l'appartement et s'engagea dans l'escalier qui menait à la rue Notre-Dame où il choisit de marcher le long du fleuve. La nuit était calme, hermétique, au point qu'un petit brouillard automnal flottait au-dessus de l'eau. Pour certains la scène aurait été lugubre, mais Thomas s'y sentait plutôt à l'aise ce soir. Il adhérait au décor, plongé dans ses pensées sur les origines de son couple, essayant de retrouver cette magie qu'ils avaient prétendument perdue.
Il marcha ainsi pendant une heure puis s'arrêta à une petite plage rocailleuse. Le panneau indiquait Parc Antoine-Gauthier. Thomas avait entendu le nom quelquefois, mais n'y était jamais parvenu avant ce jour. La rosée s'était déposée sur les galets et rendait la marche difficile. Thomas décida de ne faire qu'un petit aller-retour jusqu'à l'eau puis de rebrousser chemin avant qu'Audrey ne commence à s'inquiéter. En suivant le tracé vers le fleuve, il aperçut quelque chose de brillant dans le limon laissé par la dernière marée. Probablement qu'une vieille bouteille se dit-il, mais sa curiosité l'y mena tout de même. Le contenant était dans un sale état, égratigné, usé, le verre maintenant opaque et mat. Qu'une vieille bouteille, à un détail près : un bouchon y était posé et semblait sceller un papier. En un battement, les yeux de Thomas s'allumèrent : « Je viens de trouver un message dans une bouteille! »
Il enleva délicatement le bouchon de liège pour extirper une lettre en vieux papier jauni écrite à la plume. On pouvait y lire : « Gatineau,
9 mai 1948
Je n'ai toujours pas trouvé ce petit quelque chose de magique qui t'amènerait vers moi. Je lance donc cette bouteille dans l'espoir que le destin me l'échangera contre toi, tes mains, ou au moins le bleu de tes yeux.
Avec grand espoir,
Jacques Rioux »
Thomas trouva le geste plutôt ringard, mais s'interrogea ensuite : « Je me demande si ce M Rioux est toujours en vie, l'aventure pourrait être intéressante de rapporter la bouteille et croiser l'énergumène qui l'a lancée. »
Thomas retourna donc à l'appartement, en silence, son trésor solidement entre les mains. À son arrivée, une heure plus tard, Audrey dormait à poings fermés. Il s'assit à la table de la cuisine et lui écrivit une courte note pour lui expliquer son départ vers Gatineau. Il reviendrait ensuite, bientôt, peut-être. Thomas attrapa un petit gâteau préparé par Audrey et monta dans sa voiture. 1h du matin, dans la nuit de vendredi à samedi, il calcula qu'il avait amplement le temps de faire l'aller-retour de Trois-Rivières et revenir pour le boulot lundi matin. Il prit l'autoroute direction ouest, sans trop savoir s'il tomberait sur Gatineau ou non en la suivant.
Thomas parcourait kilomètre sur kilomètre depuis un bon moment lorsqu'il aperçut, tamisée sous les lampadaires, une jeune femme, pouce en l'air, sac à dos à l'épaule. Elle avait un carton à la main, avec comme seule inscription : « Loin ». Thomas se dit que Gatineau n'était peut-être pas la Californie, mais se qualifiait tout de même de « loin ». Il arrêta la voiture et baissa la glace. Un visage radieux s'y cadra, des yeux vifs, des traits soulagés, harmonisés par des cheveux d'un noir qui rendaient l'ensemble sublime. L'idée de Gatineau parut la satisfaire, car elle déposa son sac à l'arrière puis monta dans la voiture.
Un silence inconfortable eut le temps de s'installer avant qu'un d'eux ne trouve un filon de conversation. La femme commença :
-- Ce n'est pas trop indiscret de savoir pourquoi vous partez pour Gatineau en pleine nuit?
Thomas sourit et étira un bras vers la banquette arrière où était déposée la bouteille. Il l'a lui montra tout en croisant son regard qui paraissait amusé.
-- Qu'est-ce que c'est?
-- Je l'ai trouvée ce soir, au bord du fleuve. C'est le classique du message dans la bouteille.
-- Je peux voir?
Thomas lui tendit la bouteille. La femme fit mine d'enlever le bouchon.
-- Je peux?
-- Oh, bien sûr, bien sûr, je l'ai déjà ouverte une première fois, alors la magie s'en est sans doute échappée.
Thomas eut de la difficulté à saisir le niveau où se situait sa réplique, mais elle réussit à élargir de nouveau le sourire de sa passagère. La femme termina rapidement sa lecture.
-- Alors, vous avez décidé, comme ça, de rapporter la bouteille à ce M Rioux?
Thomas hocha la tête.
-- C'est vraiment sympa comme aventure si vous voulez mon avis!
La femme avança la main vers Thomas.
-- Au fait, moi c'est Marianne.
-- Enchanté Marianne, moi c'est Thomas.
Ils se sourirent.
-- Avez-vous un petit creux? lança Thomas tout en lui offrant le gâteau.
-- C'est fait maison?
-- Oui, répondit-il après une pause.
-- Il a l'air excellent, mais, je ne voudrais pas vous en priver, donnez-m'en juste une moitié et gardez l'autre pour vous, je vous en prie.
Au fil des minutes et des kilomètres, une apparente complicité s'installa entre les deux voyageurs, Thomas osant même quitter la route du regard par instants pour fixer Marianne, petit manège dans lequel elle se glissait sans aucune gêne. Elle finit par en arriver à la question fatidique :
-- Vous avez quelqu'un dans votre vie?
Thomas hésita une fraction de seconde de trop.
-- Vous n'êtes pas certain?
-- Non, en fait, oui, j'habite avec une femme depuis quatre ans, c'est un peu la routine à présent.
-- Au point de partir seul sur un coup de tête pour aller livrer une bouteille?
-- Au point de me demander ce qui est à l'origine de notre histoire, pourquoi elle, pourquoi moi, pourquoi encore aujourd'hui?
-- De bien vaines questions si vous voulez mon avis.
-- Comment?
-- Eh bien, depuis quand l'amour est-il quelque chose de rationnel, de mesurable et pire, que l'on peut questionner ainsi?
-- Vous avez peut-être raison, n'empêche que ces questions me viennent de plus en plus souvent à l'esprit, alors leur présence semble se justifier d'elle-même.
-- Et cette lettre?
-- Quoi cette lettre?
-- Alors même que vous tentez de rationaliser votre relation sur une échelle de bonheur, vous partez d'un coup pour rapporter la bouteille contenant le souhait d'un homme pour une femme, lancée il y a presque cinquante ans.
-- Vous voulez en faire un parallèle?
-- Au contraire, c'est le contraste qui m'intrigue.
Thomas plongea dans ses pensées. Marianne, n'osant pas l'y en sortir finit par s'assoupir. Ils restèrent ainsi jusqu'au moment où Thomas aperçut le soleil qui pointait à l'horizon.
Les premières lueurs du jour coïncidèrent avec leur arrivée à Gatineau. Thomas s'arrêta à l'entrée de la ville pour acheter un café et consulter l'annuaire téléphonique. L'arrêt de la voiture et l'absence de bruit de roulement qui suivit éveillèrent Marianne. Thomas se figea le temps d'un battement de paupière quand il finit par apercevoir ses yeux profonds et verts, maintenant éclairés par la lumière du jour. Marianne ne s'en formalisa pas trop, plutôt occupée à retrouver ses sens et son orientation dans ce nouvel environnement qui venait d'apparaître autour d'elle. Marianne entra avec lui dans le petit restaurant et alla commander deux cafés alors qu'il épluchait l'annuaire téléphonique. Par chance, celui-ci n'indiquait qu'un seul M Rioux dans toute la région. Ils sortirent côte à côte de l'établissement. Marianne tendit une poignée de pièces à Thomas.
-- J'en ai profité pour me faire un peu de monnaie. Prenez, ce sera ma part pour l'essence.
-- Ah, ce n'était pas nécessaire, je venais ici de toute façon.
-- Allez, s'il vous plaît, prenez-le, j'insiste.
Thomas adopta un air plutôt sérieux, accepta l'offrande et la glissa dans sa poche.
-- Par contre, je n'ai bien peur ma chère que nos chemins se séparent à cet endroit, j'irai voir ce M Rioux puis je dois retourner à la maison avant lundi matin et même plus tôt encore si je veux pouvoir dormir quelques heures.
-- Je sais, je m'en doutais un peu. Tout de même, me laisseriez-vous vous accompagner chez M Rioux? Ce n'est pas tous les jours qu'on peut apercevoir le visage d'un homme qui retrouve une bouteille qu'il a lancée à l'eau.
-- Oh, oui, ce sera un plaisir!
Ils sautèrent à bord de la voiture, trépignant comme des enfants alors qu'ils franchissaient les dernières minutes de chaussée les séparant de la demeure convoitée. Rendu sur place, Thomas jeta un coup d'oeil à sa montre qui indiquait 6h45. Un peu matinal tout de même, mais ces personnes âgées ne sont-elles pas toutes des lèves tôt? Il prit une grande respiration, Marianne lui tendit la bouteille et ils se présentèrent à la porte. Ils n'eurent même pas le temps de frapper qu'une femme vint ouvrir. Elle était âgée d'au moins soixante-dix ans, encore en robe de nuit.
-- Pardon madame, nous cherchons M Rioux, Jacques Rioux.
La dame se tourna pour appeler Jacques puis fixa les deux étrangers de ses iris d'un bleu perçant, pendant qu'un homme, lui aussi septuagénaire, arrivait nonchalamment avec sa tasse de café. Thomas s'avança pour le saluer et les yeux de l'homme se posèrent sur la bouteille qu'il tenait à la main. M Rioux arrêta net son mouvement, incapable de parler, il regarda sa femme et ses yeux s'embrouillèrent. Mme Rioux contrariée, finit par demander de quoi il en relevait. M Rioux tenta d'expliquer :
-- Tu te rappelles chérie du mois de mai 1948?
-- Comment l'oublier, c'est à ce moment que nous nous sommes rencontrés, où tu es entré dans ma vie, apparu de nulle part.
-- Exactement, maintenant, tu peux lire le message.
Thomas lui tendit la bouteille. Elle en extirpa la lettre et lut, les mains tremblantes. M Rioux enchaîna :
-- Le lendemain, j'ai découvert un courage que je ne me connaissais pas et je t'ai abordée au café devant de chez toi.
M. et Mme Rioux s'étreignirent alors longuement.
Thomas laissa passer le moment puis raconta sa partie de l'histoire expliquant où et quand il avait trouvé la bouteille. M Rioux le remercia, la voix tremblante encore émut, puis ajouta :
-- Je n'ai maintenant plus qu'un souhait : que cette découverte soit aussi utile pour vous deux que sa perte l'a été pour moi.
Thomas et Marianne sourirent, mal à l'aise. Ils décidèrent en un regard de ne pas briser le charme du moment et de ne pas révéler à cet homme qu'elle n'était qu'une auto-stoppeuse et que la copine de Thomas l'attendait à la maison, sans doute morte d'inquiétude.
Ils quittèrent ensuite la demeure des Rioux, désirant laisser un peu d'intimité à ce couple qui semblait en avoir bien besoin. Marianne n'insista pas, elle reprit son sac, fit timidement la bise à Thomas et ils se séparèrent, légers et confus, à cheval sur un rêve.
Il passa quelques coins de rue jusqu'à ce qu'un cahot fasse tinter la monnaie au fond de sa poche. À cet instant, Thomas comprit ce qu'il devait faire. Il fit demi-tour en trombe et roula jusqu'au restaurant où s'arrêta à la cabine téléphonique, sortit la poignée de pièces et décrocha le combiné. Le téléphone ne sonna même pas un coup avant qu'on ne réponde :
-- Chéri, c'est toi?
-- Oui
Une petite pause, Thomas préparait ses mots.
-- Tout va bien chéri?
-- Oui, oui, je reviens immédiatement à la maison et je ne te quitterai plus jamais.
Thomas entendit la voix de Audrey s'étouffer au bout du fil puis se reprendre.
-- Je t'aime, tu sais.