Coupé court :: 2007-01-28
Le bruit de la tondeuse à l'extérieur était infernal. Patrick, grand gaillard début quarantaine était affalé sur le canapé, les doigts dans les oreilles pour calmer ses tempes. Un dimanche matin chez les Lessard où Michèle, la femme de Patrick a pété les plombs et décidé de tondre la pelouse elle-même puisque la procrastination s'étendait de tout son long dans le salon.
Michèle conduisait le petit tracteur d'un air satisfait, tentant de suivre les lignes qu'elle dessinait à chaque passage. Un petit regard derrière : « À coup sûr, j'ai encore raté ce virage. Au moins, le plus gros sera fait. » Michèle appréciait vraiment le moment et pour cause : Elle améliorait son bronzage, on coupait enfin ce gazon et elle pouvait faire la leçon une fois de plus à son mari.
- --Qu'est-ce que tu fais là?
- --Tu coupes le gazon trop court, il va sécher.
Michèle immobilisa sa machine aux côtés de Patrick.
- --Peut-être que je le coupe court mais moi au moins je ne suis pas assise sur le divan à m'abrutir.
--Très drôle. Non, pour vrai, débarque, je vais ajuster les lames.
- -- Es-tu sûr qu'on n’a pas besoin d'arrêter la tondeuse pour monter les lames?
-- Non, regarde, juste à tirer là-dessus.
- -- Arghhh, tabarnac, fait quelque chose!
- -- Ostie d'épais, os – tie – d'é – pais.
- -- J'espère que ça marche réellement la passe de mettre les morceaux coupés dans la glace, reste là, je reviens avec un pot.
- -- Tiens, mets-les dans ça, je vais aller te reconduire à l'hôpital.
- -- Chérie, pourrais-tu venir ouvrir ma bière?
-- Chéri, pourrais-tu juste pas boire de bière pour une fois?
-- Je t'emmerde, viens ouvrir ma bière. C'est de ta faute si je suis handicapé comme ça.
-- Mais oui, tu as trop raison, c'est à cause de moi que tu t'es crissé les doigts dans la tondeuse comme un enfant. Regarde bien ce qui sera aussi de ma faute.
- -- C'est ça, pars donc!
22h30, Patrick était assis devant la télé, bouteille de vodka à la main. Déjà, une moitié de la bouteille s'était glissée jusqu'à son estomac. Il jeta un coup d'oeil au répondeur qui se paradait avec un gros zéro, allumant et éteignant comme pour prouver qu'il est toujours en vie. « Elle ne reviendra pas! » Incapable de retrouver son gobelet, Patrick s'enfila une gorgée de vodka à même la bouteille et la traîna avec lui jusqu'au garage.
Regard rapide autour de lui, Patrick aperçut à portée de main sa batte de baseball. Il l'attrapa, prit une autre rasade de vodka, déposa la bouteille et laissa échapper un cri guttural en fonçant vers l'origine de son malheur. Il la frappa encore et encore à grands coups. Les morceaux volaient de tous côtés, la carrosserie rouge s'étendit rapidement dans tout le garage. Il arracha le siège et le lança de toutes ses forces. Il fracassa dans son vol une fenêtre pour choir à l'extérieur sur le terrain du voisin.
Juste à côté du téléphone, le journal était ouvert à la page des agences d'escortes. Des colonnes et des colonnes de jeunes femmes prêtes à remplacer Michèle pour un soir. Patrick l'avait choisie soigneusement. D'abord, elle devait être jeune, pas question de payer pour une femme plus vieille que trente ans. Ensuite, elle devait être blonde, aux yeux verts. Enfin, tout le contraire de Michèle. Il n'allait tout de même pas payer pour coucher avec sa propre femme.
On sonna à la porte. Patrick sortit en vitesse de la douche enroulant une simple serviette autour de sa taille et courut à la porte. À l'ouverture, une femme apparut dans le cadrage, telle que commandée : blonde, aux yeux verts, mais tellement petite, elle ne devait pas faire plus de cinq pieds.
- -- Salut beau mec
-- Eh, bonsoir.
-- Tu as l'air déçu
- -- As-tu le numéro de téléphone de ton patron?
-- Ce n'est pas comme un restaurant mon grand, il n'y a personne pour changer ton assiette si ce n'est pas à ton goût. Tu as demandé une blonde aux yeux verts, je suis une blonde aux yeux verts.
- -- Effectivement, mais tu mesures deux pieds de moins que ce que j'avais demandé.
-- On n’est pas la cour aux miracles nous autres, penses-tu qu'on est une agence de casting qui passe trois semaines pour trouver la fille parfaite pour ton rôle? Baise-moi, paye et on en parle plus.
- -- Correct, correct, tu me fais ça gratuit et on va oublier toute cette histoire.
- -- Tu te prends pour qui toi?
-- En plus, personne ne m'avait averti que je devais coucher avec un blessé de guerre. C'est quoi ça, tu as du sang plein la main qui coule de ton bandage.
- -- Laisse faire, je n'ai plus besoin de toi finalement, tu as réussi à me faire débander.
Assoupi devant la télé, Patrick sursauta alors qu'on cognait à la porte. Le regard embrouillé et la tête lourde il fouilla le divan pour retrouver la télécommande et éteignit le téléviseur qui tournait en boucle un DVD porno. Il se leva ensuite vers la porte. À travers le store il aperçut un homme, inconnu, qui attendait sur le seuil. Méfiant, Patrick entrouvrit la porte.
- -- Salut, on peut t'aider?
-- Pas vraiment!
- -- Paraît que tu as maltraité une de mes employées tantôt?
- -- Je ne... je... je ne l’ai juste pas payée. Je ne lui ai pas fait de mal.
- -- Donne-moi ton portefeuille.
- -- Sur la table, cria Patrick suivi d'un cracha de sang. Sur la table, là.
- -- Refait jamais ça, jamais.
Encore couché près de la porte, Patrick entendit quelque chose tomber. Avec les premiers rayons du soleil, une lettre avait été glissée par le facteur dans la fente pour aboutir juste à ses côtés. Une seule petite rotation de son corps lui paru une épreuve alors il décida d'ouvrir l'enveloppe là, étendu sur le sol.
« Cher Patrick,
J'imagine que tu lis cette lettre avec un mal de tête horrible et que tu empestes l'alcool comme à l'habitude? Le contraire m'aurait surpris. J'ai contacté un avocat hier et j'entamerai les procédures de divorce dès la semaine prochaine. Tu peux arrêter d'attendre près du répondeur pour voir si je vais revenir en rampant, la réponse est NON, définitif.
Adieu
Michèle »
Le bruit de la tondeuse était infernal. Malgré la journée perdue à la réparer, elle était encore loin de fonctionner parfaitement. Patrick une bouteille de bière à la main, tentait de faire passer la gueule de bois des bouteilles de la veille. Se cramponnant sur le volant, il essayait très fort de conduire ce satané tracteur. Patrick acceptait du mieux possible la situation : le moteur maintenant nu de sa tondeuse et l'absence de siège étaient compensés par le porte-verre qu'il s'était bricolé ce matin. Il jeta un coup d'oeil derrière lui. Malgré les lames à leur niveau le plus haut, le gazon était toujours plus court que ce qu'il s'était mis en tête. Une phrase bondissait de gauche à droite dans son crâne en constatant les dégâts : « Ostie d'épais, os – tie – d'é - pais .»