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Coupé court :: 2007-01-28

Le bruit de la tondeuse à l'extérieur était infernal. Patrick, grand gaillard début quarantaine était affalé sur le canapé, les doigts dans les oreilles pour calmer ses tempes. Un dimanche matin chez les Lessard où Michèle, la femme de Patrick a pété les plombs et décidé de tondre la pelouse elle-même puisque la procrastination s'étendait de tout son long dans le salon.
Michèle conduisait le petit tracteur d'un air satisfait, tentant de suivre les lignes qu'elle dessinait à chaque passage. Un petit regard derrière : « À coup sûr, j'ai encore raté ce virage. Au moins, le plus gros sera fait. » Michèle appréciait vraiment le moment et pour cause : Elle améliorait son bronzage, on coupait enfin ce gazon et elle pouvait faire la leçon une fois de plus à son mari.

À travers le tonnerre qu'elle engendrait, Michèle fut surprise d'entendre Patrick qui criait comme un défoncé.

Michèle immobilisa sa machine aux côtés de Patrick.
À contrecÅ“ur, Michèle descendit du tracteur encore en marche et fronça les sourcils en regardant Patrick.
Shlack, shlack et reshlack. En moins de temps qu'il n'en avait fallu pour donner l'explication, la main de Patrick avait glissé dans sa poussée et avait croisé le chemin des lames tournoyantes. Trois doigts gisaient sur le sol dans un lit de gazon frais coupé.
Michèle regardait la scène, éberluée. Elle arrêta le moteur de l'engin puis s'approcha de Patrick afin de constater les dégâts.
Patrick, tremblant, tentait de rapatrier frénétiquement ses morceaux de doigts d'une main gardant l'autre dans les airs, statique, dégoulinante de sang.
Michèle courut à l'intérieur. Quatre bouteilles de bière vides étaient sur la table du salon. L'instant suivant, elles étaient cassées sur le sol. « Ostie d'épais ». Quelques secondes plus tard, elle courait de nouveau vers Patrick un pot à la main.
L'image était surréaliste. Dans un pot à marinades, les trois doigts de Patrick, commençant à pâlir, entourés de glaçons colorés en forme de quartier d'oranges et de bananes.



Dans un geste calculé, Michèle traversa la maison pour se rendre jusqu'à la chambre où, au fond de la garde-robe elle attrapa une valise, déjà prête pour ce jour. À son retour au salon, elle brandit la valise, soulevant la poussière qui s'y était accumulée au fil des mois.
Michèle, sans regarder derrière, franchit la porte de devant et Patrick ne la revit jamais, gardant comme dernier souvenir le bruit des pneus qui crissaient lors de son départ.



22h30, Patrick était assis devant la télé, bouteille de vodka à la main. Déjà, une moitié de la bouteille s'était glissée jusqu'à son estomac. Il jeta un coup d'oeil au répondeur qui se paradait avec un gros zéro, allumant et éteignant comme pour prouver qu'il est toujours en vie. « Elle ne reviendra pas! » Incapable de retrouver son gobelet, Patrick s'enfila une gorgée de vodka à même la bouteille et la traîna avec lui jusqu'au garage.
Regard rapide autour de lui, Patrick aperçut à portée de main sa batte de baseball. Il l'attrapa, prit une autre rasade de vodka, déposa la bouteille et laissa échapper un cri guttural en fonçant vers l'origine de son malheur. Il la frappa encore et encore à grands coups. Les morceaux volaient de tous côtés, la carrosserie rouge s'étendit rapidement dans tout le garage. Il arracha le siège et le lança de toutes ses forces. Il fracassa dans son vol une fenêtre pour choir à l'extérieur sur le terrain du voisin.



Juste à côté du téléphone, le journal était ouvert à la page des agences d'escortes. Des colonnes et des colonnes de jeunes femmes prêtes à remplacer Michèle pour un soir. Patrick l'avait choisie soigneusement. D'abord, elle devait être jeune, pas question de payer pour une femme plus vieille que trente ans. Ensuite, elle devait être blonde, aux yeux verts. Enfin, tout le contraire de Michèle. Il n'allait tout de même pas payer pour coucher avec sa propre femme.
On sonna à la porte. Patrick sortit en vitesse de la douche enroulant une simple serviette autour de sa taille et courut à la porte. À l'ouverture, une femme apparut dans le cadrage, telle que commandée : blonde, aux yeux verts, mais tellement petite, elle ne devait pas faire plus de cinq pieds.
Patrick retourna s'asseoir au salon, où la femme le suivit. Il lui fit un peu de place sur le canapé, débarrassant trois jours accumulés de bouteilles vides sur son passage.
Patrick la regarda de la tête aux pieds.
Patrick s'approcha de la femme, glissant sa bouche près de son oreille et lui caressant un sein.
Elle le repoussa.
Patrick pointa la porte du doigt.
La femme lui fit un doigt d'honneur et quitta la pièce sans regarder derrière.



Assoupi devant la télé, Patrick sursauta alors qu'on cognait à la porte. Le regard embrouillé et la tête lourde il fouilla le divan pour retrouver la télécommande et éteignit le téléviseur qui tournait en boucle un DVD porno. Il se leva ensuite vers la porte. À travers le store il aperçut un homme, inconnu, qui attendait sur le seuil. Méfiant, Patrick entrouvrit la porte.
Au milieu de sa réplique, l'homme avait déjà attrapé Patrick par le cou dans une prise impossible à défaire. Il amena rapidement Patrick à s'agenouiller.
Quelques bruits provinrent de Patrick qui tentait tant bien que mal de respirer avant de pouvoir parler.
Le genou de l'homme entra en collision avec les dents de Patrick qui s'effondra alors que la prise sur son cou se défaisait.
Aucune réponse, Patrick était couché sur le côté, les mains sur le visage. Un coup de pied dans les côtes, puis un deuxième.
L'homme attrapa le portefeuille, le glissa dans la poche de son manteau puis se pencha vers Patrick et lui releva la tête en tirant par les cheveux.
Patrick hocha la tête péniblement et cracha un peu de sang. L'homme quitta la maison sans même fermer la porte.



Encore couché près de la porte, Patrick entendit quelque chose tomber. Avec les premiers rayons du soleil, une lettre avait été glissée par le facteur dans la fente pour aboutir juste à ses côtés. Une seule petite rotation de son corps lui paru une épreuve alors il décida d'ouvrir l'enveloppe là, étendu sur le sol.
« Cher Patrick,
J'imagine que tu lis cette lettre avec un mal de tête horrible et que tu empestes l'alcool comme à l'habitude? Le contraire m'aurait surpris. J'ai contacté un avocat hier et j'entamerai les procédures de divorce dès la semaine prochaine. Tu peux arrêter d'attendre près du répondeur pour voir si je vais revenir en rampant, la réponse est NON, définitif.

Adieu

Michèle »




Le bruit de la tondeuse était infernal. Malgré la journée perdue à la réparer, elle était encore loin de fonctionner parfaitement. Patrick une bouteille de bière à la main, tentait de faire passer la gueule de bois des bouteilles de la veille. Se cramponnant sur le volant, il essayait très fort de conduire ce satané tracteur. Patrick acceptait du mieux possible la situation : le moteur maintenant nu de sa tondeuse et l'absence de siège étaient compensés par le porte-verre qu'il s'était bricolé ce matin. Il jeta un coup d'oeil derrière lui. Malgré les lames à leur niveau le plus haut, le gazon était toujours plus court que ce qu'il s'était mis en tête. Une phrase bondissait de gauche à droite dans son crâne en constatant les dégâts : « Ostie d'épais, os – tie – d'é - pais .»